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Brahim

Pour commencer cette interview, est ce que tu peux nous présenter ton nouvel album "Déconnecté" ? Comment a-t-il vu le jour, comment s'est faite la rencontre avec Manudigital et comment avez vous travaillé ensemble ?
Brahim :
Déjà, Manu et moi on se connait depuis un peu moins 10 piges, je crois. Donc la rencontre elle remonte à bientôt 10 ans maintenant. Je l'ai connu par rapport à son sound de l'époque, le Digital Soundsystem justement et donc au départ on s'est rencontré parce qu'il m'avait demandé des dubplates. Et lui jouait dans un band, où j'ai rencontré Kubix aussi, avec qui j'ai fait l'album précédent "Sans Haine".
Et à partir de là, on ne s'est plus lâché, dans le sens où on a commencé à faire des sons ensemble. Donc c'était inévitable qu'un jour ou l'autre on fasse un album complet.
Combien de temps a-t-il fallu pour faire naitre l'album ?
Brahim :
En vrai ? Ça s'est fait par à-coups, mais si je dois concentrer tout ça, je dirais qu'il a fallu 6 mois environ.

Et comme vous n'êtes pas proches géographiquement (ndlr: Brahim est à Tours alors que Manudigital est en région parisienne), vous n'avez pas sûrement pas pu vous enfermer en studio. Comment ça s'est passé ?
Brahim :
Il m'envoyait des riddims; ou des débuts de riddims qu'il avait fait. Moi je commençais à écrire dessus et dès qu'on avait une base, je montais à Paris et là on développait vraiment le truc ensemble. C'était un vrai travail d'équipe et pas seulement moi qui pose sur des riddims dans mon coin. Et, ne s'est retrouvé sur l'album que ce qui nous plaisait vraiment, à tous les deux.
A ce propos, j'ai écouté cet album, plusieurs fois même. Et je l'ai trouvé très bon, ça c'est un fait. Mais ce qui m'a surpris, c'est que je l'ai trouvé un peu moins Reggae que les précédents. C'est ton souhait, plutôt le sien ou toujours ce "travail d'équipe" ?
Brahim :
Les deux ! Moi, ce que j'ai voulu d'abord, c'est un album plus digital. Je ne voulais pas faire encore un album comme "Sans Haine". Je voulais faire quelque chose de différent. Et demain j'en ferais peut être un autre dans le même délire; moi je suis toujours autour de mes influences musicales, c'est comme ça que je conçois mes morceaux, mes albums. J'ai commencé avec du ragga dans les années 80, après c'est vrai que comme le premier album était roots, beaucoup de gens ont pensé que j'étais un artiste roots alors qu'en fait pas vraiment. Mais ce qui me compose c'est tout ça. Je pense qu'on a tous plusieurs facettes. Tous mes albums me ressemblent au moment où je les sort.
Pour tout te dire, j'ai même des morceaux soul sur mon ordi, peut être qu'un jour je les sortirais...

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Justement, je sais que tu es un amoureux de la musique, bien au delà du reggae, est ce que tu peux nous dire ce que tu écoutes en ce moment, les albums sur lesquels tu bloques ces dernières semaines ?
Brahim :
En ce moment ? J'écoute beaucoup Danny Brown, c'est du hip-hop. Et des gens comme Eric Roberson, Raheem DeVaughn, de la "new soul". Et pleins d'autres sons. Moi je suis un fou de musique, je peut écouter de la musique pendant des heures. J'écoute tout moi. Je peux passer de Renaud à Sizzla !
Le grand écart...
Brahim :
Exactement ! Tout ce qui me touche, ce qui m’emmène. Avant j'étais plus sectaire tu vois. Quand j'étais plus jeune, oui. Au moment où tu arrives dans le reggae, si tu écoutes autre chose c'est un sacrilège...
Pour être légitime, il faut obligatoirement être plus pointu que les autres et écouter plus de reggae que les autres, c'est ça ?
Brahim :
Surtout à l'époque oui. Maintenant, le gens sont ouverts, ça va. Mais c'est vrai moi j'ai grandi avec de la soul, du reggae, de la funk, du raï même.
Et pour rester dans la diversité musicale, y a-t-il des artistes, reggae ou pas, avec qui tu aurais envie de collaborer ?
Brahim :
Il y en a plein, évidemment. Je ne sais pas.
En étant réaliste, bien sûr...
Brahim :
Des gens comme Sizzla, oui. Beres Hammond aussi. Ken Boothe. Bon, déjà j'ai eu la chance de faire une dubplate avec Ken Boothe ! Mais, vraiment il y en a plein. Même dans la soul. Mais, tu sais, entre ce qu'on aimerait faire et ce qu'on peut faire...

Revenons à ton nouvel album, tu as commencé à le jouer sur scène, non ? En première partie de Tarrus Riley à Toulouse par exemple ?
Brahim :
Oui, à Toulouse, entre autres. J'ai fait plusieurs dates. J'ai joué plusieurs fois avec Danakil aussi, c'était au mois d'avril mais je jouais déjà des morceaux de cet album.
Quel est ton ressenti par rapport au public ? Ça a été apprécié ?
Brahim :
Grave ! A part à Toulouse justement. Rien à voir avec le public directement, mais j'ai fais la première partie d'une première partie... Donc, quand je suis monté sur scène, il n'y avait pas grand monde dans la salle, le public était entrain d'arriver...
Tu jouais avant Alaine, c'est ça ?
Brahim :
Voilà, donc automatiquement je n'étais pas mis en valeur. Mais sinon, à chaque fois où j'ai joué avec Danakil ou tout seul et qu'il y avait du monde, en général, les gens ont tout de suite accroché. Alors qu'ils ne connaissaient même pas les morceaux comme "La Nuit", "À Peine le Temps" et "J’Allume La Télé". Et ça va, sur scène ça fonctionne super bien.
Alors, où te sens tu le plus à l'aise ? Sur scène ou en studio ?
Brahim :
J'aime bien les deux en fait. Le studio, c'est différent évidemment, mais j'aime bien voir la chose se faire, se créer... Tu pars de rien, tu arrives, il y a juste une musique et tu dois construire dessus. Et aussi le travail sur la justesse. J'aime bien.
Après la scène, c'est là que ça se passe, tu ne peux pas mentir, donc c'est encore autre chose.

Pour élargir un peu le débat, j'ai une question qui ne te concerne pas directement, mais qui te touche en tant que membre de la scène reggae en France. Ces dernières années, des acteurs majeurs ont jeté l'éponge, je pense évidemment à Makasound ou Nocturne. Est ce que tu penses que le reggae est en danger ? Que le mouvement est en perte de vitesse ?
Brahim :
Oui mais je ne pense pas que ce soit propre au reggae. Je crois que c'est propre à la musique.
Mais c'est donc encore plus grave... Où est le problème selon toi ?
Brahim :
Tu sais, aujourd'hui, on sort des disques, on sait qu'on ne va pas en vendre des millions. On est pas chez des majors.
Tu crois que c'est lié au mode de consommation qui a changé ?
Brahim :
Exactement ! Le monde change et la façon dont les gens consomment la musique change. Ça a changé radicalement même.
Mais tu penses que ce n'est qu'une histoire de support ou plutôt la façon dont on perçoit la musique aujourd'hui ? La valeur, marchande notamment, qu'on accorde à la musique aujourd'hui ?
Brahim :
Mais c'est par rapport à Internet ! Tout simplement. C'est Internet qui a, en même temps tout ouvert et en même temps tout niqué !
Maintenant tu vas sur Internet et si tu veux un truc gratuit, tu l'as gratuit. Tu peux tout avoir...
Oui, c'est mon constat aussi, mais je me rassure en me disant que tu n'as quand même pas la même chose que quand tu vas acheter ton CD ou ton LP. Et même au delà de l'objet, il y a la démarche, l'attente, ça fait partie du plaisir. Donc je pense que finalement ce n'est pas le même public, pas totalement...
Brahim :
C'est sûr. Mais faut voir aussi que c'est cher la musique. Et maintenant, avec Internet tu as des jeunes qui sont nés avec, qui ne connaissent peut être plus que ça. Même le délire du livret, du coffret, peut être qu'ils s'en foutent... Moi, j'ai connu le truc où tu vas acheter un CD, tu te fais tout un petit rituel presque.
On voit toujours plein de monde dans les concerts et les soundsystems, donc la bonne nouvelle c'est qu'effectivement les gens aiment toujours la musique. Toi, tu essayes de compenser par la scène ou tu t'en sors sur les ventes ?
Brahim :
Moi, j'ai toujours survécu dans la musique. Aujourd'hui c'est la passion de la musique qui fait que je suis encore là. Mon premier album (ndlr : "Dans Quel Monde On Vit ?", sorti en 2000 et vendu à près de 10 000 exemplaires.), je l'ai sorti, c'était cool. Après, "Toujours Sur la Route", ça a été la merde. Parfois, je croise des gens, dans le reggae, qui ne savent même pas que j'ai fait cet album. "Sans Haine", j'ai même pas eu de tournée. J'ai fait quelques dates mais aucun tourneur ne m'a fait de vraie tournée. J'ai toujours fais mes albums en survivant. C'est ma phrase du moment celle là. Et quand t'es engagé, tu paies un certain prix. Les gens qui marchent dans le reggae, la plupart...
Quoi, certains se sont assis sur leurs convictions ?
Brahim :
Comment te dire ? Le reggae, c'est comme le blues. Ça ne veut pas dire que je ne vais chanter que des chansons engagées. Mais pour moi, le reggae c'est comme le blues, c'est une musique engagée, rebelle. Et quand je dis ça, c'est pas juste "je fume un joint, j'suis un rebelle."
Non, ça c'est du plaisir, c'est pas de la rébellion...
Brahim :
Oui, moi je viens d'un quartier où c'est monnaie courante de fumer, donc, je ne suis pas le rebelle pour ça. Il y en a qui des fois ne se mouillent pas, en tout cas pas assez.

Dans un autre registre : la Jamaïque. Tu n'y es jamais allé ?
Brahim :
Non. Jamais.
Toi qui est dans le milieu depuis toutes ces années, tu dois avoir déjà pas mal de contacts, il y a quelque chose de prévu à court ou plus long terme. D'aller à la source en quelque sorte ?
Brahim :
Ah oui. J'aimerais bien y aller, grave !
Pour y travailler ?
Brahim :
Et pourquoi pas !? Si j'y vais, autant que ce soit pour travailler et faire du son direct. Mais ça n'a jamais été une priorité non plus, de faire un album en Jamaïque. Mais bon, faire de la musique ou pas, ça me plairait bien d'y aller. Pour voir vraiment les racines de tout ça. Parce que le reggae, ça a fait aussi ce que je suis; la musique, la pensée. Sans singer les yardies, tu vois. La Jamaïque et les jamaïcains m'ont beaucoup apporté dans ma vie, dans la vie de tous les jours. Le reggae m'a aussi amené à me poser des questions, sur plein de choses et avant même qu'il n'y ai Internet ! Parce qu'évidemment aujourd'hui, ça y va, tout ce qui est théorie du complot, et ces trucs. Bref, des trucs qui te font cogiter quoi.
Oui, aujourd'hui on a plus d'infos mais on aussi plus de conneries dans le lot...
Brahim :
C'est ça, c'est ce que je dis dans mon album : "trop d'infos, tue l'info".
C'est aussi en partie ce que j'ai aimé dans cet album : tu mets le doigt sur des choses qui peuvent paraitre évidentes mais qui sont tellement évidentes qu'on baigne dedans sans plus y faire attention et plus personne ne le dit finalement.
Brahim :
Oui, comme "J’Allume La Télé". J'ai vu sur YouTube que beaucoup avaient critiqué ce morceau. Sur mon tee-shirt, sur des trucs bidon. D'autres, sur un refrain simpliste. Tu peux dire que tu aimes ou que tu n'aimes pas, mais dire que c'est un refrain simpliste... Écoute le texte. Après, si tu m'écoutes en sachant d'avance que tu ne vas pas aimer, ça ne peut pas marcher.

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Merci beaucoup pour cette interview. Je te laisse conclure...
Brahim :
Merci à toi. Et maintenant, j'aimerais aller dans toutes les villes de France pour présenter cet album et aller à la rencontre du public.

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