channelone

Channel One

Greetings et merci de m'accorder du temps pour JAHSound.net
Ma première question est la suivante : vous avez commencé très jeune avec King Edwards, maintenant c'est avec Channel One... Quelles sont les évolutions les plus flagrantes que vous ayez pu observer à travers 3 décennies de sound, que ce soit au niveau des productions, du matériel ou du public ?
Mickey Dread:
Et bien en 30 ans il est vrai que le Reggae a traversé bien des phases. Dans les années 70 et au début des années 80, les enregistrements c'étaient des dubs Roots, à l'époque il y avait des dubs de Burning Spear, de Israel Vibration ou des Wailing Souls, c'est ce qui était enregistré et puis après sont arrivés les ordinateurs et tous ces trucs « computerisés » et il est alors devenu vraiment difficile de trouver de quoi faire de bons dubs car tout était informatisé. Alors la plupart des gens ont suivi cette voie mais ce n'était pas pour moi. Puis dans les années 90, les gens ont commencé à faire leurs propres dubs, c'est en tout cas ce qui s'est passé pour les sounds anglais et enfin, quelques producteurs jamaïcains se sont rendu compte que tout informatiser n'était peut-être pas la chose à faire, et il a eu à nouveau des vrais dubs, pas en abondance, certes, mais on pouvait, avec de bonnes connexions, choper un ou deux bons dubs de la Jamaïque. Et depuis 95, ça se renforce, mais la musique a vraiment stagné pendant près de 10 ans après 1984 par compromission informatique, trop d'ordis !

Quel est votre sentiment sur cette mode très répandue maintenant de faire tout un tas de morceaux avec un seul riddim ? Ça a toujours existé mais ça a tendance à s'aggraver !
Mikey Dread:
pour moi prendre un riddim et prendre une palanquée d'artistes dessus c'est une perte de temps ! C'est comme si il n'y avait plus d'idées, plus d‘inspiration ! Et pour avoir des idées, il faut réfléchir à quelle musique tu peux façonner, tu vois ? Si t'as un morceau et que tu appelles 50 artistes dessus j'appelle plus ça du Reggae, c'est trop facile !
Pour moi c'est un peu du travail fait à moitié, créer un morceau c'est paroles ET musique !
Ras Kayleb: Il n'y a plus autant de créativité ! Les producteurs ne cherchent que l'argent, et de l'argent rapide et facile si possible ! Ils ne passent plus de temps dans les studios pour créer des chefs-d'œuvre, car tu vois les morceaux des années 70, que l'on joue encore aujourd'hui d'ailleurs, ça c'était des chefs-d'œuvre ! Même si on trouvait déjà un ou deux artistes sur le même riddim, ils avaient de toute façon des riddims à eux. Maintenant on couche 15 artistes sur une seule bande, c'est plus les mêmes proportions ! Il n'y a plus rien d'individuel dans ces morceaux et dans dix ans on ne les jouera plus . Si tu prends la musique Roots où un ingénieur du son, un producteur et d'autres professionnels se sont vraiment arrêtés en studio, ils ont créé de la musique. La musique est une création qui vient de ton esprit et de ton corps, c'est pas du son qui vient d'un ordinateur, un PC ne pense pas. Tu dois créer la musique avec l'inspiration du Très Haut. A mes yeux une partie du Reggae actuel n'a pas d'âme, ni de corps, ils veulent juste de l'argent, du fric, du blé !

Même les paroles ont beaucoup évolué...
Ras Kayleb:
Oui il n'y a plus vraiment d'artistes qui prient notre Père, et même certains qui disent prier quand tu écoutes les textes ils blasphèment le nom du Père au lieu de le louer ! C'est aussi dû à la musique qu'ils présentent, je ne veux pas dénigrer le Dancehall mais certains artistes qui se disent Roots s'asseyent constamment sur le Dancehall, et à force ils deviennent cette musique et ça prend le dessus sur leur personnalité, à partir de là ce n'est plus la musique du cœur, c'est comme si un truc leur frappait la tête et leur soufflait « Eh ! Faisons un peu de fric ! »... Ce sont les travers du Reggae aujourd'hui.

"Words Of Thy Mouth" a été votre première production ?
Mickey Dread:
en gros oui, mais on en a produit d'autres au fil du temps.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour produire ?
Mickey Dread:
premièrement c'était le bon moment et deuxièmement on avait le magasin, on faisait tourner le sound, on ne peut pas tout faire à la fois, c'est le problème. Des tas de gens nous ont demandé pourquoi on ne sortait pas des morceaux, mais on faisait plein de choses tu sais quand tu as les mains dans plusieurs gamelles... Trop c'est trop !

Pourquoi ne pas travailler avec une équipe alors ?
Mickey Dread:
Si tu travailles avec une équipe, c'est possible. Mais si l'équipe est trop grande tu t'aperçois vite qu'après quelques années, ça engendre forcément des problèmes. Si on est une équipe de 2 ou 3 personnes et que l'on sort un morceau estampillé Channel One ça veut dire que ce morceau ne m'appartient pas car les autres le revendiqueront également et ça ne peut pas fonctionner.

Qu'en est-il du vieux projet de dédoublement de Channel One avec des connexions à travers l'Europe comme une franchise ?
Mickey Dread:
Le phénomène des sounds prend de l'ampleur et en fait, plutôt que d'avoir plusieurs soundsystems ce que l'on a fait c'est que l'on a aidé des soundsystems. Quels que soient leurs noms et d'où qu'ils soient tu peux trouver des sounds teintés « Channel One »...
Ras Kayleb: C'est plus une question d'influence, ce sont des gens qui viennent aux sessions Channel One depuis des années et qui se disent que quand ils auront leur propre sound ils essayeront de suivre ce modèle autant que faire se peut car ils aiment ce type de vibes. Maintenant tout le monde veut son sound et le fait que l'on joue au carnaval (ndlr: de Notting Hill) depuis si longtemps donne l'espoir à tous que c'est possible. Si tu demandes à Mickey comment il a commencé et bien il a démarré dans la rue.

Vous jouez au Carnaval de Notting Hill depuis quasi 25 ans, c'est ça ?
Mickey Dread:
Cette année ça fait 24 ans.

Et depuis quelques années aussi aux Dub Meetings. Quelles sont les différences entre les publics anglais et français ?
Mickey Dread:
Le public anglais est dur, plus difficile à satisfaire. Le fait est qu'en Angleterre il y a du son tous les jours, que ce soient des sounds ou des programmes de radio. Pour les français, c'est plutôt toutes les semaines, parfois il faut même attendre 1 mois pour une bonne session Roots, c'est comme les programmes de radio. Ici les émissions sont plutôt hebdomadaires alors qu'en Angleterre c'est quotidien.

Est ce qu'il y a des artistes que vous jouez à quasi chaque session et depuis toujours ?
Mickey Dread:
Ah oui tu vois, il y a les artistes avec qui on a grandi, je jouerai Burning Spear tant que je jouerai, idem pour Yabby You, Israel Vibration. Dans les jeunes artistes aussi : Kenny Knots, Ras Shiloh ont des morceaux que l'on va jouer longtemps.

Il y a relativement peu de femmes dans le milieu des sounds, en est-il de même en Angleterre ?
Ras Kayleb:
(un peu gêné) Je pense que le problème qui fait qu'il y a si peu de femmes dans le milieu des sounds est la quantité de travail que ça engendre, ça représente beaucoup de temps et tu sais bien que les femmes ont déjà beaucoup à faire. Je connais un sound géré par des femmes mais le fait est que leurs enfants sont grands et qu'elles ont maintenant le temps pour le sound... Mais c'est difficile, je ne sais pas vraiment quoi dire...
Mickey Dread: Et en Jamaïque comme en Angleterre, les femmes dont les conjoints sont dans le milieu du sound, et celles qui ont grandi avec, elles en ont marre après dix ans de voir toutes ces boxes dans la maison ! Alors elles ne veulent plus entendre parler de soundsystems. Mais les jeunes du côté de l'Europe, c'est nouveau pour elles ! Nous a toujours grandi avec des soundsystems, mon père avait un soundsystem, tu vois, depuis tout petit j'ai toujours vu dans la maison des boxes énormes qui me paraissaient gigantesques, c'est vraiment une chose avec laquelle nous avons grandi. Encore aujourd'hui, si ma mère est en Angleterre et que je fais une session ici, dans un parc par exemple, et bien elle viendra au sound, parce qu'elle a vécu avec ça.

Vous utilisez beaucoup de dubplates ?
Mickey Dread:
On en « cut » beaucoup moins qu'auparavant, mais je continue tout de même à en faire faire car, dans ma catégorie je ne joue pas de CD, je ne joue pas les minidiscs, je ne joue pas d'ordi, je ne joue que des vinyles, c'est là-dessus que j'ai grandi, des vinyles, donc je dois faire des dubs ! Certains disent que quand tu pars à l'étranger tu ne peux pas apporter tant de disques, que c'est trop lourd pour amener dans l'avion, et particulièrement les dubplates, ces galettes bien épaisses. Mais il suffit de faire sérieusement ton travail à la maison en amont. Par exemple, la nuit dernière avant de venir ici je suis resté éveillé jusqu'à 3 heures du mat', pour choisir ce que j'allais apporter. Pas besoin d'une quantité excessive, si tu choisis soigneusement tes disques et que tu fais bien ton travail à la maison tu es aussi efficace qu'un gars qui amène 50 millions de sons sur CD. Je peux jouer les mêmes 25 morceaux que lui mais je les aurais choisis avant !

Une dernière question. Avez-vous des projets pour l'Afrique, pour vous y installer ou pour y jouer ?
Mickey Dread:
Oui, là on travaille sur un projet pour aller au Ghana, c'est encore les balbutiements du projet pour le moment, il y a des gars qui cherchent un lieu, c'est un tout autre marché, en fait ce serait pour aider un autre sound à grandir, et si on peut aider un sound on n'aura pas besoin d'amener Channel One partout dans le monde. D'autres sounds joueront le même style de musique. Mais oui l'Afrique est sur notre agenda. Nous n'y sommes encore jamais allé, mais ça va se faire très bientôt. Pour l'instant je n'ai pas pu y aller à cause de problèmes de santé, mais comme là ça va mieux... et du coup Channel One peut retravailler et se tourner vers les nations africaines ! Rastafari !

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