junior kelly 2008

Junior Kelly

Merci de m'accorder ton temps, je sais que tu es fatigué par beaucoup de route (ndlr : Beauvais-Lyon et dans la nuit suivante Lyon-Cologne !)
D'ailleurs, comment s'est passé le premier concert de cette tournée européenne hier à Beauvais ?
Junior Kelly:
(rires) mouais...

OK, on n'en parle pas si tu veux, changeons de sujet...
Junior Kelly:
Non, non, je vais te dire... La vraie question est de savoir si les gens ont pris du plaisir, car c'est ça le but final ! Lors d'une tournée, chaque show est un concert bien particulier dans un lieu singulier. Ce n'est jamais le même. Mais il y a une chose que j'essaye de maintenir aussi constante que faire se peut c'est que la foule, le public, l'audience aime le show. Ce qui veut dire que j'attrape toutes mes forces pour faire de mon mieux pour établir le contact avec le public, et être sûr qu'ils prennent du plaisir.

Et si quelqu'un dans la foule réclamait un morceau, tu le chanterais ?
Junior Kelly:
Bien sûr ! Parfois c'est une chanson qui est sur la liste alors je garde le suspens, il faut aussi que le groupe la connaisse ! C'est déjà arrivé, à Paris ! Je me suis tourné vers le groupe, ils la connaissaient, boom on y va !
Mais là, c'est la première fois que je travaille avec un groupe qui vient d'Europe et ils ont encore du chemin à faire dans le domaine du rythme et du tempo, mais j'ai toujours dit que j'essayerai une fois ! Je veux dire par là que je me plais à penser qu'il y a des musiciens qui peuvent faire du Reggae aussi bien, ou presque, que les afro-jamaïcains. La musique que l'on fait inspire tant de gens au point d'être choristes ou musiciens dans d'autres pays, alors le seul moyen de faire la lumière sur eux c'est de leur donner leur chance.
Tu vois le Reggae n'est né dans aucune de nos cours personnelles, il appartient à tout le monde, alors je leur donne une chance de faire leurs preuves au reste du monde et va savoir...

Je lis régulièrement que tu as grandi dans une famille très unie et aimante, mais quel genre de père... (Junior commence à répondre avant la fin de la question. Je voulais demander « quel genre de père es-tu » mais il part sur son père)
Junior Kelly:
En fait mon père... (petit rire attendri) Je n'ai jamais vu quelqu'un approcher mon père avec les « yeux rouges ». Tu sais, en Jamaïque, on a une expression qui dit « you eyes red ». Ca veut dire que t'as vraiment un truc à régler avec la personne ! Ça n'est jamais arrivé, jamais, et ce, d'aussi loin que je souvienne. Il a juste toujours travaillé, et puis tu sais, son église, sa famille... Il n'a pas besoin de grand chose pour prendre du plaisir, c'est un homme à « grand rendement, pour peu d'entretien ! » (ndlr: « Low maintenance and High performance » est un slogan publicitaire)
J'aurais bien voulu être comme lui, dans le sens où moi, il y a des choses qui me rendent dingue, cette industrie n'est pas un environnement facile, tu sais, on tombe sur des bons, des mauvais et des indifférents. Il faut savoir naviguer là-dedans, éviter les écueils et les obstacles et même si je prône l'aide aux autres dans mes chansons, je dois parfois penser à moi-même. Faudrait un jour que je demande à mon père si il n'a jamais eut des amis en dehors de sa femme et de ses enfants ! (rires). C'est un homme qui parle très peu, mais quand il parle, tu vois, c'est toujours puissant. C'est quelqu'un à qui j'ai toujours cherché à ressembler car beaucoup de ses qualités sont admirables.

Tu as l'expérience de la vie en ville et de la vie à la campagne, ne penses-tu pas qu'il est difficile de concilier vie urbaine et ital living ? La ville c'est pollution, stress et eau chlorée au robinet. On est loin de la cascade et du jardin à cultiver !
Junior Kelly:
Ah ! C'est sûr ! C'est la jungle urbaine, la Concrete Jungle. Il n'y a pas la source de la rivière, c'est to-ta-le-ment différent ! C'est sûr, c'est pas facile et je crois que je peux m'exprimer au nom de beaucoup de mes amis rastas ! Mais on peut voir sous différents angles. Regarde : tu as la vie « sauvage » avec les animaux, dans la jungle, et tu as la modernisation qui gagne du terrain et qui grignote cet habitat. Je ne dirais pas que les rastas sont une « espèce menacée » mais en tout cas, bel et bien dos au mur et il faut donc parfois savoir s'adapter à la société car elle est là et elle avance vers nous, donc on va juste s'adapter.
Le roi a dit dans un de ses discours « Il est important que le progrès spirituel suive le rythme du progrès matériel » (ndlr: Interview à "La Voix de l'Ethiopie" publiée le 5 avril 1958). Ca ne veut pas dire qu'à chaque fois que tu prends le matériel, tu perds le spirituel. Mais il ne faut pas perdre l'essence même de ce qui fait que tu es toi ! Alors je ne qualifierais pas les rastas de modernes mais nous sommes en train de nous adapter.
La technologie c'est mauvais et c'est bon, ça dépend juste de comment tu l'approches et de ce pour quoi tu l'utilises. Il faut essayer de rester le plus naturel possible et utiliser ce qui est « sain » pour nous, comme une alimentation appropriée, biologique. Des fois, c'est difficile pour nous, il n'y a pas grand chose de sain à manger, c'est difficile au quotidien. Je suis un homme qui essaye de manger correctement, mais ça n'a rien à voir avec le fait d'être rasta ou non, bien manger devrait être un droit pour tous. Et sur ce point tout le monde a du mal à trouver quelque chose de vraiment sain à manger...
Vivre en ville pour moi c'est une expérience. Quand mes parents ont quitté la campagne et décidé de venir vivre à Kingston 13, en tant que petit garçon tout allait bien pour moi dans la mesure où j'étais super protégé par eux, il y a tout un tas de choses que je n'ai jamais réellement entendues. C'est seulement quand j'ai grandi, que tout s'est ouvert à moi, que mon frère m'a montré certaines choses, là j'ai réalisé ! Tout le monde a cette voix intérieure, c'est Dieu qui nous parle et qui dit : « ça c'est bon, ça c'est mauvais » et j'ai toujours suivi cette voix. Je sais manœuvrer dans cette jungle de béton, d'acier et de verre. En même temps, je me sens quand même mieux et plus chez moi dans la jungle.

Ce qui m'amène à une question à laquelle tu as déjà à moitié répondu. Manges tu ital ou non ? Comment gères-tu les repas pendant les tournées ? Toujours des endroits différents, et à savoir si ceux qui t'accueillent savent ce que tu manges ou non ?
Junior Kelly:
Oui ! Et parfois il y a même des rastamen qui viennent dans les salles et qui décident que « il y a un rastaman qui vient de Jamaïque, on va lui cuisiner un bon plat ! ». Et la plupart du temps on n'y touche même pas ! Il n'y a pas grand monde qui peut me faire à manger, je ne mange pas chez n'importe qui !
C'est un peu de la paranoïa, je sais, et certains disent que c'est le premier pas vers un comportement schizophrène et la folie, mais non ! Je pense que de nos jours, dans notre société, il vaut mieux paranoïer ! J'ai tellement lu d'histoires dans les faits divers, des documents de la C.I.A., comme quoi des tests sont menés dans certains coins, et la population n'en est même pas avertie. Ils ne savent pas quels types de tests à la Frankenstein ils mènent sur les individus. Qui sait si on est pas des sujets d'expérimentations alambiquées en ce moment même ! Alors restons circonspects et vigilants.
J'essaye d'évoluer aussi positivement et droitement que possible. Personne ne peut juste cuisiner et me le donner, c'est pas parce qu'il est rasta et qu'il fait du ital. Je ne le mangerai pas plus. On reste parfois plusieurs jours sans manger, je sais que ce n'est vraiment pas une bonne chose à faire, mais je sais ce que je dois manger pour me maintenir en forme, je ne souffre pas de gaz, je n'ai pas d'ulcère à l'estomac et je sais exactement quoi faire pour m'assurer que ma force et mon énergie ne s'affaiblissent. Tu sais je peux tenir avec un régime liquide sur plusieurs jours, avec des fruits, et je vais bien !

jr_kellyQuel est ton sentiment sur le fait que les rastas ne soient toujours pas très unis ? Ce qui me fait dire ça, hormis des messages parfois aux antipodes, c'est par exemple, pourquoi deux artistes programmés à un même show qui ont enregistré un morceau ensemble, ne le chantent pas quand il se retrouvent ?
Junior Kelly:
Tu parles des artistes rastas en particuliers ? OK, OK. Nous sommes des rastas, donc oui on va continuer sur ce sujet... Bien sûr, c'est une bonne question...

C'est valable pour tous les artistes de Reggae en fait...
Junior Kelly:
Mais la plupart sont des rastas et c'est le problème, n'éludons pas la question... Regarde ce qui se passe, le problème c'est l'élément humain qu'il y a en chaque personne : les filles, les envies, le mal, tout ça, alors il y a ceux qui disent « OK, rasta c'est un mode de vie, et j'accepte ça », qui continuent de le dire mais qui ne le vivent pas, car il y a des principes que tu es sensé suivre ! Un des principes clé de Rastafari c'est l'amour. L'amour dont on parle dans notre musique, c'est l'amour qui nous donne à tous l'énergie, et ça devient juste du vent ! Pour beaucoup de gens qui mettent beaucoup là-dedans, et certains fans, ce n'est que désillusions. Ces individus qui prônent des choses et qui ne vivent pas en accord avec ! Je pense que c'est dû au facteur humain de l'individu, car quand tu dis être ceci ou cela, c'est ce que tu dis être, mais la chose la plus difficile à changer c'est qui tu es réellement, tu sais ! Regarde : les locks, les insignes et les blasons, les perles, les couleurs, les « yes, bless » quand tu vois des gens, les « greetings », c'est bien mais c'est si facile à feindre !
Mais la personne intérieure, cette personne-là... Ma grand-mère me disait toujours : « Si quelqu'un te ments un jour, ne doute pas qu'il ai toujours été ainsi, il n'a pas changé du jour au lendemain. C'est la vraie nature qui se révèle ». Tu comprends ? Donc c'est le facteur humain, les choses auxquelles on n'a pas besoin de s'accrocher, cette chose nous tient séparés. J'ai, j'ai pas, tu as, tu n'as pas, la frime, l'envie, la jalousie, les ronchonnades. On agit juste de manière basiquement inhumaine. J'imagine que c'était là bien avant nous et ça va certainement rester donc on essaye de mettre ça au placard et de laisser la porte bien fermée.
On aurait la possibilité de réellement changer le monde. On a les capacités de l'embellir verbalement, mentalement et spirituellement mais on trouvera toujours des individus qui voient ça comme quelque chose qu'ils peuvent s'approprier, pour je ne sais quelle raison mais en tout cas pas la bonne. Il y aura toujours des gens qui ne le prennent pas à cœur, ça sera toujours comme ça. Maintenant ce qui est important c'est le pourcentage d'individus dans le Reggae qui disent « ouais on est rasta, on vit comme-ci, comme-ça, on fait du Reggae et on répand ce message » et quand tu regardes bien tu t'aperçois qu'ils ne vivent pas vraiment en accord avec ce qu'ils écrivent et ce qu'ils chantent. Là où ça nous concerne c'est que les pubs ne vont pas dans notre sens, donc il faut être « pro-actif », faire face, attaquer la tête haute et essayer de renverser la tendance. Toi et moi savons de quoi il s'agit mais certains font tout ce qu'ils peuvent pour dire qu'ils sont, mais ils ne sont pas. Ceci dit, la majorité silencieuse reste des gens profondément gentils, plein d'amour, qui travaillent durement et décemment.
Mais pour en revenir au sujet, en ce qui concerne ceux qui sont engagés dans le Reggae, sur scène, ou simplement investis dans la musique, aux différents niveaux que l'on vient d'évoquer ici, c'est simplement l'élément humain au sein de l'humanité qui a causé ces retournements de vestes. Pour moi c'est juste leur personnalité... Ca existera toujours mais on essaye de le maintenir au minimum.

J'ai entendu parlé d'un album prévu pour avril, et ce sera le sujet de ma dernière question. Peux-tu nous présenter cet album ?
Junior Kelly:
Oui un nouvel album ! C'est sur le gaz là maintenant. Certaines choses ne sont pas tout à fait finies, certains mixages restent à peaufiner, car il faut faire ça correctement. Il y a certains endroits où il y a des musiciens, des producteurs avec qui j'ai envie de partager cette expérience de création d'album. Cet album est éclectique, panaché. Il ne suit pas un seul chemin mais une grande avenue, très large. Je suis parvenu à ça et c'est assez avancé pour que je t'en donne le titre ! Il s'appelle "Prince Of Roots". Il y a dessus "Missing You" que tu as entendu ce soir et, peut-être, un morceau avec Queen Ifrica.

"Too Late" ! Je l'ai entendu avant hier !
Junior Kelly:
oui c'est ça, "Too Late". C'est un nouveau single. Il y aura 17 morceaux dont 2 duos avec des femmes !

Tiens en voilà une minorité silencieuse ! Les femmes artistes !
Junior Kelly:
Ah ! C'est sûr ! D'ailleurs j'ai vu des affiches de Sister Carol ici ! J'adore voir Queen Ifrica sur scène elle a une voix puissante et Sister Carol aussi.

Tu as déjà vu Empress Ayeola sur scène ?
Junior Kelly:
Ah oui, elle est puissante. Elle met de l'énergie dans ce qu'elle fait, c'est un souffle d'air frais ! C'est bien pour cela que j'ai décidé de mettre la lumière sur des artistes femmes sur cet album. Il y encore deux autres duos avec des femmes mais pas assez achevés pour qu'ils figurent sur l'album, ce sont de merveilleux morceaux que j'ai hâte de finir dès que je rentre pour les sortir. Un est avec... (rires)... Car j'essaye de la tirer dans la direction de la musique consciente tu vois, vers de la musique sensée... Il s'agit de Lady Saw !

Oh mais j'avais été très surprise et extrêmement touchée par son morceau "No less Than A Woman (Infertility)" sur l'album "Walk Out". Comme si ce n'était pas du Lady Saw !
Junior Kelly:
T'as vu comme ce morceau sonne frais et différent, elle a la capacité de sortir de ce qu'elle a l'habitude de dire et de chanter, et j'ai vu ça en elle il y a déjà longtemps. Donc j'ai écrit une chanson pour elle, et je vais l'aborder dès que je rentre. Je sais qu'elle va aimer. En fait j'ai envoyé le texte depuis que je suis ici et je suis dans l'attente d'une réponse positive.
Les femmes sont puissantes depuis longtemps, mais cette industrie dirigée par des mâles ne donne pas assez d'opportunités aux femmes, à moins qu'elles ne fassent des concessions et je hais cette idée de l'industrie et du système. Déjà que c'est difficile, même si c'est un choix, voir pour combien temps tu peux le faire. Parfois il y a une grossesse et il faut faire un break dans le business, et rattaquer après un an et demi, deux ans, tout dépend de quand elle se sent prête. C'est dur et même sans le côté maternel, t'as par dessus tout, des abus de la part des mecs de cette industrie ! Leur travail est vraiment difficile. Elle sont grandes !
Tu sais bien que la première université est à l'intérieur du foyer !

C'est une belle phrase de conclusion. Merci Junior pour cet agréable entretien.
Junior Kelly:
Mais c'est toujours un plaisir. Et je sais que tu viens de loin, respect.

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