Manjul001

Manjul - Part. #1

Commençons par les présentations, d’où vient ce nom Manjul ?
Manjul:
Manjul c’est... c’est Baco qui m’a appelé comme ça en fait. Pour les raisons qui le concernent et puis après tout le monde s’est mis à m’appeler comme ça puis bon voilà ça a continué, jusqu’à même mes parents qui m’appellent comme ça (rires).

Et ça ne vient pas du fait que tu t’appelles Jules en fait ?
Manjul:
Si bien sûr.

Ton dernier album "Faso Kanou" vient de sortir en France, peux tu nous en expliquer le titre et ce qui c’est passé autour aussi ?
Manjul:
Faso Kanou c’est l’amour du pays. Alors ça s’étend en définition selon les personnes, les perceptions suivant les personnes. C’est donc si tu veux cet album, c’est... la vue de ma vie et ma musique, c’est très lié en fait; tous les choix que je fais par rapport à la musique sont toujours liés à des signes dans la vie et vice versa et... ça se complémente dans mon chemin, c'est-à-dire l’un ou l’autre me fait réaliser des choses sur l’une ou l’autre donc c’est normal que l’un, que la musique témoigne vraiment de ce que je vis. Et cet album en gros c’est... c’est une confluence en fait entre deux bras d’un même fleuve qui se rejoignent à savoir le Reggae et la musique traditionnelle africaine. Et en même temps moi et ma famille c’est un peu la même chose parce que si je suis au Mali aujourd’hui c’est par esprit de « repatriation » pour ma femme et mes enfants d’abord. Et culturellement aussi ça a son sens à travers le fait que le Mali est un pays à majorité musulmane mais Modibo Keita qui était l’avant avant dernier grand président du Mali était à l’époque de l’O.U.A. le collaborateur de Sa Majesté et c’était d’ailleurs, c’est encore je crois un des plus grands signes d’unité au sein de l’Afrique entre deux leaders des deux grands royaumes en plus, l’un remontant jusqu’à David et l’autre jusqu’à Soundiata Keita donc ce côté aussi culturel entre Rastafari et le Mali c’est important, ça a son sens. Et d’autres aussi, scientifiques et historiens en Afrique, avaient déterminé selon leurs thèses à un moment donné que la reine de Saba avait des origines dans le Mandé donc dans une région qui était plus grande que le Mali mais qui comprenait le Mali. Voilà c’est une confluence, c’est un point de ralliement comme ça autour du Reggae et de l’Afrique. Donc c’est pas une révolution parce qu’on sait d’où viennent les choses mais ça a été en tout cas pour moi et c’est vraiment une révélation quant à la source des choses et par extension, et c’est extrêmement lié, la civilisation la science, la foi. Mais j’ai découvert bien qu’ayant des bribes de choses qui m’avaient été révélées à travers la musique ou certaines lectures, c’est en arrivant en Afrique vraiment que j’ai pu réaliser des choses qui sont pour moi vitales pour l’émancipation culturelle et spirituelle d’un homme, à savoir l’origine des choses et des gens. Et il y a une anecdote par rapport à ça que j’aime bien rappeler c’est, et souvent d’ailleurs certains me disent que c’est pareil pour eux : Tombouctou, j’ai toujours entendu parler de Tombouctou. Pour moi c’était une ville d’Egypte. Je sais pas pourquoi, sans vraiment y réfléchir pour moi c’était une ville d’Egypte. Et en découvrant que c’était au Mali, c’est là que je me suis rendu compte que ouais l’Egypte c’était l’Afrique, l’Afrique était dans l’Egypte et Tombouctou, Djenné c’était les premières universités, c’est là même qu’étaient venus étudier des gens comme Pythagore ou Thalès. Ça révèle si tu veux le fait que la civilisation commence pas à la Grèce, la civilisation n’est pas hellène mais elle est bien plus antérieure. Et voilà, la science, la foi et tant d’autres choses qui font l’homme et qui justement te permettent en tout cas de dessiner un chemin, tu vois pour toi, ton avenir, parce que tu réalises des choses sur ton passé en fait. Encore une fois c’est pas de l’ordre de la révolution parce que c’est des choses que chacun à un moment de sa vie peut réaliser sans même voyager en Afrique. Mais... Moi en tout cas le fait d’y aller vraiment ça a été révélateur. Et souvent d’ailleurs ça me fait réaliser aussi que cette vie sociale et cette source que les gens sentent et que les gens touchent là bas, en tout cas au Mali, c’est aussi ça qui te permet de construire des choses en toi et autour de toi, c’est ça qui explique peut être entre autres des gros paradoxes comme le fait que dans un pays comme le Mali, où il y a une situation vraiment très précaire, disons en terme de besoins vitaux, là on parle pas de confort ou quoi mais on parle de besoins vitaux. Au Mali, il y a une situation qui fait que c’est beaucoup moins accessible pour les jeunes par exemple de Bamako il y a un tas de besoins vitaux qui sont plus difficiles d'accès que pour des jeunes de Paris par exemple. Tu remarqueras paradoxalement que chez eux, et c’est quasiment unanime, s’il n’y a pas en tout cas d’alcool ou de médicament - ce qui est rare au Mali d’ailleurs - dans le sang de la personne, c’est vraiment quelque chose qui est unanime, c’est que il y a l’espoir, tout peut arriver, tout peut changer, tout peut arriver en bien demain ou tout à l’heure. Alors qu’ici, où les besoins vitaux sont plus accessibles, c’est la morosité complète en tout cas chez la majorité des jeunes, bon c’est pas tout le monde bien entendu mais on voit que c’est difficile, il y a quand même une morosité, il y a beaucoup moins d’espoir que les choses changent alors qu’il y a disons plus de données pour que les choses changent, et là effectivement c’est un paradoxe qui est là voilà, c’est des choses que j’ai réalisé en arrivant là bas, je suis depuis pas longtemps là bas ça fait quelques années. C’est des choses fortes en tout cas que j’ai ressenti et dont il me semble important de te parler parce que ce disque là c’est ça, c’est vraiment ça, c’est vraiment ces thèmes là qui m’ont donné l’énergie de faire ça et au-delà de ça cet album aussi c’est pas, même si ça témoigne, c’est un témoignage de ma démarche et des gens qui ont participé avec moi dans ce travail et avec qui je partage la vie. C’est plus une énergie que j’ai envie de développer et de donner dans les gens que la connaissance de mon expérience personnelle en fait, tu vois ce que je veux dire, c’est vraiment une énergie que j’ai envie… que ça donne à celui qui écoute quel qu’il soit, qu’il soit de la diaspora directe ou de générations avec l’Afrique ou que ce soit de manière plus large à travers le Reggae ou autre.. et la quête de la vérité, comme I n’ I sait, les racines, les choses qui nous permettent de se tenir droit, d’avoir des repères, de pas se trouver dans une zone obscure où tu te cognes sans arrêt, un peu de lumière. Et effectivement ce disque il est là pour moi au sein de la mission de rasta, c’est travers Garvey faire regarder vers l’Afrique toujours que ce soit les peuples du monde ou les peuples directement issus de l’Afrique dans l’Histoire et en fait les faire écouter vers l’Afrique. La présentation ce serait un peu ça : cet album c’est un peu fait écouter le monde du Reggae vers l’Afrique directement, même si l’Afrique est présente toujours dans le Reggae on le sait, c’est toujours pour ça que je ne parle pas de révolution bien entendu, mais une révélation qu’il faut vraiment se tourner vers l’Afrique. Y a une chose que j’ai ressenti aussi beaucoup chez les gens et même par rapport à rasta, les gens qui viennent en Afrique : beaucoup, même s’ils ont longtemps pensé que l’Afrique c’était la solution à leurs problèmes. Tu sais souvent I n’ I on voit l’Afrique comme, c’est ce qui m’a personnellement m’a pas fait y aller directement mais passer d’abord dans les îles, c’est... il y a un côté idéal parce qu’il y a Zion, l’image de Zion qu’on a… il y a un côté idéal, de perfection... l’idée de perfection.

De Paradis ?
Manjul:
De paradis, ouais, sur Terre et dans une certaine idée et curieusement une grande partie de ces gens que j’ai pu croiser, je me suis rendu compte, ça m’a fait travailler sur moi aussi. Je me suis rendu compte qu’à peine une heure après être arrivé dans la capitale ils se sentaient déjà supérieurs si tu veux. Pas forcément sur des convictions je suis supérieur t’es inférieur au niveau racial ou autre mais au niveau des connaissances des choses. Beaucoup de gens ont entendu des choses ici ou appris des choses à travers les médias qui sont plus développés, les connaissances qui sont plus accessibles ici en Europe. Le fait qu’elles le sont moins au Mali par exemple, parce que c’est du Mali que je parle, parce que l’Afrique c’est vaste et c’est très... y a beaucoup de différences dans l’Afrique. Mais il y a un côté comme ça où beaucoup de gens viennent en Afrique depuis plusieurs années, pas forcément pour se donner bonne conscience mais avec le peu qu’ils savent, veulent apprendre aux gens si tu veux et je pense que c’est important l’échange mais ce qui m’a semblé encore plus important en y vivant c’est qu’il faut qu’I n’ I écoute l’Afrique et regarde l’Afrique par rapport à la situation dans laquelle elle est plongée, chaque pays dans son propre cas, et la réaction du peuple et le fait que les gens sont encore vivants là-bas, pas seulement pour relativiser mais aussi pour trouver des solutions. Voilà cet album mais plus la série aussi -parce que c’est le premier volume d’une série– c’est vraiment pour développer tous ces thèmes dans l’énergie, c'est-à-dire le système veut nous faire penser que l’Afrique a besoin du monde et moi je me suis rendu compte que c’est le monde qui a besoin de l’Afrique en fait tu vois, même si toujours y a un besoin qu’il y a à échanger entre les hommes depuis la nuit des temps, tu vois dans l’ordre des choses.

Ouais, tu penses que l’Afrique à plus à donner qu’à recevoir en fait...
Manjul:
Voilà ça dépend sur quel plan tu te poses bien sûr parce qu’après si tu “focus“ sur les problèmes tu vas trouver qu’il y a des nuances au discours mais d’une manière générale j’ai l’impression que temps qu’on pense que l’Afrique a besoin du monde, déjà c’est une illusion pour laisser toujours le reste du monde au dessus de l’Afrique, c’est autant qu’on perdure l’idée que t’as besoin de moi c'est-à-dire je serai toujours au dessus de toi en fait. Déjà d’une part j’ai l’impression qu’il y a quelque chose comme ça, d’autre part j’ai l’impression que c’est justement exprès pour dévaloriser celui qui est censé avoir besoin de l’autre pour qu’on puisse aussi exploiter les richesses sans qu’on s’en rende compte et toujours si tu veux pour renforcer le fait que t’as besoin de moi. C’est vrai, regarde Burning Spear, par exemple j’aime beaucoup Burning Spear pour un thème : c’est la vie social tu vois, social living. Il en a beaucoup parlé, il l’a beaucoup chanté. Et ça c’est la richesse du Mali : la vie sociale. Le lien qu’il y a entre les gens qui n’est pas forcément un lien de politesse ou forcé mais qui est un lien, tu sens que dans ce lien c’est là qu’est la vitalité. Le fait que les gens se saluent, les gens passent sur leurs querelles très vite, des fois ça peut te sembler même être proche de l’hypocrisie ou de la démagogie mais en fin de compte enfin c’est très complexe en fait, d’autant plus complexe quand tu l’as pas vécu depuis petit.

Donc tu viens de le rappeler, cet album est le premier volet de la série "Dub To Mali". Comment s’annonce la suite, peux tu nous parler des artistes qui collaboreront, est ce que ce sera les mêmes que pour celui là ?
Manjul:
Y aura des artistes en commun et puis, j’espère aussi toujours la présence d’Amadou et de Tiken parce que ça reste des gens avec qui je travaille, on s’apprécie, on vit dans le même endroit la plus grande partie de l’année. Et là je travaille en fait, pour te donner une info à toi, je travaille actuellement avec un producteur malien qui travaille à la BBC en Angleterre et qui a fait beaucoup d’enregistrements il y a une quinzaine d’années avec Real World, notamment avec Tounami Diabaté à la kora mais aussi Ruben, le pianiste de Buena Vista Social Club. C’est un échange d’artistes assez intéressant et là je travaille sur des bandes et j’ai déjà commencé à travailler sur des recut/remix c'est-à-dire comme Amadou et Mariam travailler sur des a capella, des parties d’enregistrements et recomposer le drum n’ bass là-dessus. Donc y a ça. Et puis je travaille aussi là depuis quelques temps pour la production de Salif Keïta là bas donc y a aussi un projet, bon de son côté et Salif, il a énormément de projets et ils sont bien entendu pas tous réalisés, mais il a un projet d’écrire un album Reggae. Il aurait eu l’occasion de le faire depuis longtemps parce qu’il était avec Island, avec Chris Blackwell, il y a une vingtaine d’années donc c’était vraiment l’époque où il aurait eu l’occasion de faire quelque chose avec aussi la crème des musiciens, et le faire pourquoi pas à la source du Reggae, c'est-à-dire en Jamaïque. Et justement, lui il attendait selon lui que le Reggae soit lié au Mali pour faire son album de Reggae, parce qu’il a fait des albums, Salif Keïta, pratiquement dans tous les styles de musique. Quand il était en Angleterre il a fait plein d’albums de Drum n’ bass, même de Jungle, de musique cubaine, bon il s’est exprimé sur pratiquement tous les styles musicaux. Il a fait des titres en Reggae aussi, quelques uns, régulièrement, qui sont souvent bien réussis d’ailleurs. Et là, il a le projet de faire un album et je pense que ça de toute façon donnera lieu à un meeting à travers le deuxième volet de Faso Kanou, enfin de Dub To Mali, le deuxième s’appellera pas Faso Kanou mais ça sera toujours Dub To Mali. Et y aura plus de voix, y aura autant de dub mais il y aura plus de voix.

Est-ce qu’il y a une tournée associée à cet album ?
Manjul:
Alors il y a un concert au mois de janvier au Mali qui servira de matière pour un DVD et qui sera aussi une carte de visite pour toucher les tourneurs en Europe. Il y a quelques dates au mois de mai déjà qui se préparent notamment le Télérama Dub Festival. Et donc ouais, en 2006 on va le jouer, mais là je monterai moi avec une formation traditionnelle en fait, et la formation rythmique viendra d’ici ou d’Angleterre. Etant donné aussi la grande proximité entre le producteur malien qui est à la BBC et Dub Judah, ils sont très très très amis, ils ont fait plusieurs albums ensemble. Je pense que la venue de Dub Judah au Mali va se concrétiser bientôt et ça va donner lieu aussi à, très certainement, des choses en commun, et peut être que ça influencera aussi, quand je te dis ça c’est que c’est déjà un peu dans la discussion mais rien n’est arrêté, mais ça influencera sûrement le choix des musiciens aussi pour l’Europe. Parce que bon il y a quelque chose qui est très difficile c’est que les musiciens avec qui moi j’ai envie de travailler au Mali, ils viennent du Sierra Leone, du Libéria, du Mali aussi, mais je veux dire c’est des frères qui n’ont pas de papier, pas de passeport sur place, ils parlent pas le bambara ou très peu donc c’est très difficile pour eux d’avoir un passeport malien et donc c’est encore plus difficile d’espérer un visa. Donc dès le début, étant conscient de ça moi depuis même La Réunion même s’il n’y avait pas de problème de visa mais la distance déjà et avec Maurice pareil. T’as peut être entendu parler des problèmes entre Natty Baby, les musiciens, tous les travaux qui sont menés de source, de souche pendant dix ans dans le pays et puis quand il y a une ouverture c’est le chanteur seulement qui part. Et souvent c’est dur tu vois, parce que c’est beaucoup d’illusions, beaucoup de sacrifices, pensant que tu allais t’en sortir avec ça et quand l’avion part et que tu restes là, c’est un sentiment qui est vraiment dur tu vois. Donc j’essaie de ne pas créer l’illusion donc je joue là-bas avec des frères de là-bas et ici avec des frères d’ici et à La Réunion, je le jouerai avec des frères de La Réunion. Il y a un festival au mois de mai aussi à La Réunion et là moi je joindrais le Mali avec les instrumentistes traditionnels et peut être une chanteuse.

A suivre... Deuxième partie de l'interview.

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