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Visite d'Haile Selassie en Jamaïque

Nous vous proposons pour ce dossier en accord avec l'auteur, un extrait du livre de Boris Lutanie : "Jah Rastafari, Abecedaire du mouvement rasta".
Dans ce passage Boris Lutanie nous fait vivre ce moment historique qui ne peut être plus explicite pour vivre et comprendre l'importance de sa venue aux yeux des rastas.

 

Jeudi 21 Avril 1966. Une matinée orageuse. Trempée par des trombes d'eau qui s'abattent sur Palisadoes Airport, la foule garde les yeux rivés sur le ciel. Quelque 100 000 personnes dont 10 000 rastafariens, se sont déplacées pour l'occasion. Un vol de combes traverse les nuages. Scrutant fiévreusement les cieux, les rastas se pressent aux abords de la piste d'atterrissage. La tension est à son comble.

Un avion apparaît brusquement dans le ciel et le déluge s'interrompt tout aussi soudainement. Lorsque les roues de l'appareil touchent le sol, la chaleur est telle que toute trace d'humidité a disparu. Un miracle? Pour les rastas, il s'agit de bien plus que cela : Jah Rastafari, le Dieu vivant, se présente devant eux.
En quelques secondes, les rastafariens ont envahi la piste. Débordées par l'ampleur de ce rassemblement, les autorités ont vainement tenté de contenir l'élan en dressant des cordons de sécurité. Sous les ailes de l'avion, les "Chillum Pipes", rougies par le feu, exhalent de lourdes volutes de ganja qui se mêlent dangereusement aux émanations de carburant. Le mélange s'annonce détonnant : la panique gagne rapidement les officiels du gouvernement. C'est l'aîné rasta de Kingston ouest qui calmera le jeu en montant les marches de la passerelle. Mortimer Plano harangue ses frères:
« Faites place afin que Sa Majesté apparaisse dans toute sa lumière! »
Pour les rastas la présence physique de Jah sur le sol jamaïcain revêt d'une dimension miraculeuse, théophanique. Vétu d'un uniforme militaire, Hailé Selassie descend les marches de la passerelle et s'engouffre dans la limousine du gouverneur.

Le Roi des rois est escorté jusqu'à la King's House ou une réception officielle a été organisée en grande pompe. Contrairement à ce qui a été avancé ici ou là, l'empereur éthiopien était parfaitement informé du culte que lui vouaient les rastas. Le négus avait reçu a plusieurs reprises (1961 et 1965) des délégations rastas dans son palais d'Addis Abeba. Il n'est d'ailleurs pas exclu que le véritable motif de sa visite officielle en Jamaïque ait été de rencontrer les anciens de la communauté Rastafari. Le monarque éthiopien invita une soixantaine de représentants rastafariens à une soirée se déroulant au Sheraton New Kingston Hotel. Officiels du gouvernement, sommités de la haute société jamaïcaine se voyaient ainsi contraints de côtoyer ceux là mêmes qu'ils avaient toujours stigmatisés comme de "dangereux criminels". Ce même jour, le quotidien le Star titrait: "les fumeurs de Ganja défient la police à l'aéroport".
Interrogé par les rastas sur la question du retour en Afrique, Hailé Selassie aurait proféré les mots suivants : "Construisez d'abord votre pays". Phrase que les rastafariens traduirent par le slogan: "Liberation before migration".

Un tout autre problème préoccupait le Premier ministre (JLP) Donald Sangster : celui-ci entendait convaincre l'Empereur de nier publiquement toute essence divine. Se pose ici la question d'un éventuel désaveu formulé par le roi éthiopien. Sur ce point, les témoignages divergent radicalement. Pour beaucoup Selassie ne s'est jamais véritablement prononcé sur le sujet. Si l'on se tient aux propos de l'archiprêtre de l'église orthodoxe éthiopienne, Selassie aurait prononcé la phrase suivante : "Je suis un homme et un homme ne peut vénérer un autre homme". Même si les enjeux d'une telle problématique méritent d'être passés au crible de quelques éléments autres que celui de la seule attention flottante, il va de soi que l'existence et la légitimité du mouvement Rastafari ne sauraient être suspendues à ces versions contradictoires. Avant de repartir pour l'Ethiopie, Hailé Selassie manifesta une fois de plus son soutient aux Natty Dreads en remettant des médailles en or frappées à l'effigie du Lion de Juda à une trentaine de patriarches rastas. Avant de regagner la Terre Sainte d'Abyssinie, Hailé Selassie adressa un discours au parlement dans lequel il soulignait les liens "solidaires" et "fraternels" qui unissait le peuple éthiopien et jamaïcain.

Le 24 Avril, l'avion de l'empereur décollait définitivement pour l'Ethiopie. Sans précédent dans l'histoire de la Jamaïque, la visite de Selassie est commémorée chaque année par les rastas comme la "Grounation Day". Certains observateurs ont comparé cette journée d'avril 1966 à l'entrée triomphale de Jésus Christ dans Jérusalem. Ce jour-là, les rastas entonnèrent des chants comme "Hosanna to the Son of David". Parousie, théophanie ou christophanie pour les uns, simple voyage diplomatique pour les autres, ce jeudi 21 avril 1966 reste à tout jamais gravé dans les annales de la Jamaïque.

Ce que l'on peut souligner en complément du texte écrit par Boris Lutanie, ce sont les conséquences qu'entraîna la venue de Hailé Selassie en Jamaïque. Tout d'abord dans le mois qui suivi son départ, une grande partie des camps des différentes communautés rastafariennes furent rasées par les bulldozers sous les ordres du gouvernement de l'époque.
Ensuite, c'est le comportement des différents chefs des partis politiques de l'époque qui voulûrent montrer leur présence sur l'événement qu'était la venue du Négus, sachant l'influence que pouvait avoir les rastas sur les élections (influence des rastas sur les Rudeboys de l'Ile).
Pour les rastas, l'apport au niveau religieux de la venue de Selassie en Jamaïque est inestimable car elle renforça leurs convictions sur la divinité du Négus et permit à un certain nombre de jamaïcains de mieux comprendre et d'avoir un regard positif du culte Rastafari.

Vous pouvez vous procurer l'ouvrage de Boris Lutanie en adressant un chèque de 13,50€ (1.50 de frais de port) à l'ordre du Chat Noir Editeur, à l'adresse suivante:
Chat Noir Editeur, 58 rue des mille bosses - 86000 Poitiers.

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